Des tablettes en argile aux tablettes numériques – une constante
Je viens d’avoir une sorte de révélation, grâce au blog de Yann Leroux, qui propose un article sur la permanence millénaire de la tablette en tant que support solide d’expression. Intitulé Nous avons toujours eu des tablettes, cet article illustre la manière dont une forme, particulièrement bien adaptée à notre fonctionnement psychomoteur, peut se pérenniser sous diverses manifestations. Ainsi, depuis les tablettes d’argiles aux tablettes numériques telles que l’iPhone ou le tout récent iPad, on peut constater une sorte de continuité sous-jacente dans le contact presque charnel entre la main, le cerveau et le support, interrompue en surface par une sorte de parenthèse au 20ème siècle dont les écrans ont introduit une distance entre l’usager et l’objet représenté. Pour Yann Leroux, la raison de ce succès millénaire se situe dans la capacité de la tablette à offrir la plus grande surface de symbolisation. Il conçoit la symbolisation comme trois catégories d’opérations de transformation: de la sensation en émotions (1), des interactions en pensées et en émotions (2) et finalement des pensées et émotions en paroles (3).
C’est là que ça a fait “Biiippp”! En effet, depuis que j’utilise l’ordinateur pour un nombre accru de travaux de rédaction, que ce soit la simple prise de notes de lecture ou de séminaire ou l’écriture d’un article ou d’un mémoire, j’ai remarqué qu’il arrive souvent que mes doigts, posés sur le clavier, ne soient pas capable de transmettre ma pensée de manière satisfaisante. Non seulement, il m’arrive, de plus en plus souvent d’oublier des mots en français (mais je les connais en anglais, ou vice-versa), mais surtout, j’ai plusieurs fois par jour cette sensation incroyablement frustrante de ne pouvoir articuler ma pensée verbalement. En d’autres termes, comme le veut l’expression courante, j’ai souvent le mot sur la langue, mais je n’arrive pas à le sortir. Et tout le temps que je passe à l’accoucher me déstabilise au point que j’en oublie ce que je voulais dire. Dans mon cas, il semblerait qu’il y ait alors une sorte de déconnexion entre mon intellect, matérialisé par mon cerveau et mes centres nerveux, et mon papier, probablement à cause de la distance induite par l’écran et l’usage d’un clavier, qui représentent des intermédiaires supplémentaires en plus de ma main. C’est un peu comme si je perdais, parfois, la capacité de transformer mes interactions en pensées et ces dernières en mots. Dit autrement, je n’avais pas autant ces problèmes de feuille blanche lorsque j’utilisais le plus souvent une plume ou un crayon, en contact direct avec la feuille de papier. En effet, dans ce cas-là, le crayon semble relier directement à mon intellect par mon bras et mon cerveau.
Donc, sans vouloir verser dans un déterminisme technologique primaire, il me semble qu’à ce niveau-là, la machine peut avoir un effet sur ma relation au monde et la manière dont je développe ma réflexion. En effet, lorsque je me lance dans un travail de recherche, je suis alors obligée de prendre en compte ces contraintes psycho-technologiques et d’adapter mes usages à ces circonstances.
