Jeu de la mort – mise à jour

Je viens d’apprendre qu’une plainte a été déposée, contre les auteurs du “Jeu de la Mort“,  le 17 mars 2010, au lendemain de la diffusion par FR2 de ce pseudo-documentaire et du débat qui y faisait suite, par deux anciens ministres français du logement et de l’intérieur, Marie-Noëlle Lienemann et Paul Quilès. Ils estiment en effet que, sous prétexte de dénoncer l’injonction à la violence des jeux de télé-réalité trash, ce film favorise au contraire la justification de la violence commise sur ordre d’une autorité. D’après Le Parisien du 26 mars 2010,

La plainte dénonce une « provocation directe à la commission d’atteintes volontaires à la vie et à l’intégrité de la personne », réprimée par la loi de 1881 sur la liberté de la presse.

Cette démarche a été accueillie avec pas mal de sarcasmes de la part de plusieurs chroniqueurs, notamment ceux d’Agora Vox, de MédiaPart et de Marianne, qui voient derrière celle-ci, le refus par toute une élite de regarder en face la réalité de la soumission et de l’aliénation des masses au-travers des systèmes médiatiques.

Pour Agora Vox, cette plainte a peu de chance d’aboutir, car même en prenant le film en cours de route, le spectateur n’a jamais le moindre doute sur la nature-même du faux jeu “La Zone Extrême”. Il sait constamment qu’il s’agit là d’une expérience visant à démontrer la tendance prédominante à la soumission lorsque l’individu se trouve seul face à l’autorité. Malheureusement, je pense que l’auteur a raison sur ce point. En effet, le film “Le Jeu de la mort” ne pêche absolument pas par ce bout-là. Par contre, l’expérience constitue une forme d’arnaque et une violation évidente de la dignité des cobayes, manipulés d’un bout à l’autre du processus, violation encore renforcée par le film en lui-même. En effet, même lorsque le pot-aux-roses est révélé, le dispositif mis en place par l’équipe scientifique décourage d’office toute révolte de la part des participants qui ont été trompés. Comme je l’ai dit précédemment, le sentiment de responsabilité personnelle dans ce désastre se déploie magnifiquement et empêche les cobayes de se retourner contre des scientifiques, dont ils jugent probablement qu’ils représentent un trop gros morceau à avaler. En d’autres termes, comme la plupart de ces participants ne proviennent ni du monde académique ni même de l’univers social dont est issue la majorité des chercheurs, ils se retrouvent dans une position de désavantage, étant incapables de juger de la scientificité et donc de la légitimité d’une telle expérience

Médiapart, de son côté, estime que le “Jeu de la mort” permet de révéler les ressorts à l’œuvre dans la jungle quotidienne, où nous serions simplement constamment en train de nous en prendre aux plus faibles, tout en nous en lavant les mains, puisque l’autorité au-dessus de nous en “prend toute la responsabilité” (une des expressions souvent utilisées dans le protocole de Milgram pour désamorcer le début de révolte chez les cobayes). Bref, l’auteur de cette tribune nous ressort l’éternel loghorrée gratuite sur la manipulation des foules soumises et incapables de se défendre, dont la télévision ne serait qu’un outil parmi d’autres à disposition des classes bourgeoises.

Pour Marianne, finalement, cette plainte ne reflète qu’une espèce de bien-pensance au sein du club socialiste et équivaut à tirer sur le messager parce que l’on n’apprécie pas le message qu’il vient délivrer.

De manière général, aucun de ces persifleurs ne prend la peine de se poser la question de la méthode utilisée par Beauvois et Nick pour la réalisation de cette expérience et de ce film. Apparemment, comme relevé dans mon poste précédent, il leur semble tout à fait normal que des cobayes humains se fassent ridiculiser et humilier, si c’est dans une perspective scientifique et didactique. Eux qui reprochent aux deux anciens ministres de manquer de culture scientifique, semblent ne pas non plus en disposer de beaucoup plus, mais cela ne les empêche pas de pérorer dans le vide. Tout à leur certitude de planer au-dessus du commun des mortels, aucun d’entre eux ne se demande pourquoi l’expérience n’apporte aucune réponse concernant les facteurs permettant à un nombre significatif des cobayes de résister aux dispositifs milgraniens. Par ailleurs, adeptes des théories simplistes issues d’un mélange d’élitisme petit bourgeois et de marxisme primaire, aucun ne remet en question les conclusions, pourtant assez foireuses, des auteurs de cette expérience filmée.

Pour cette raison, je trouve rafraîchissante l’initiative prise par Markus Waldvogel, un enseignant en philosophie au gymnase et à la Haute Ecole Pédagogique de Bienne. Il a, en effet, décidé d’en référer au médiateur de la RTS, pour dénoncer la reproduction par les auteurs du film du protocole expérimental de Milgram, interdit dans la plupart des facultés universitaires en Suisse, en Europe et en Amérique du Nord, et la violation de la dignité des participants insoupçonneux (Le Temps, 31 mars 2010). Comme il le dit lui-même, ces questions ont simplement été écartées d’un revers de main par l’ensemble des experts s’exprimant en public pour soutenir cette expérience. Or, ce ne sont de loin pas des points de détails et il me semble essentiel que la télévision suisse romande prenne une certaine distance vis-à-vis de ce genre de pseudo-science et pseudo-documentaire. A défaut de pouvoir demander aux auteurs de cette masquerade de rendre des comptes, cette démarche pourrait engager la TSR ainsi que les autres acteurs de la RTS, dont beaucoup ont soutenu la valeur pédagogique et scientifique de ce film, de prendre un peu de distance vis-à-vis de dispositifs qui ne font rien d’autre que ressasser des idées préconçues dont ils savent parfaitement bien qu’elles sont en majorité parfaitement gratuites. Il me semble en effet que la télévision a vu dans ce film une occasion de faire une sorte de mea culpa à bon compte, sans avoir à réellement regarder en face les problèmes que peut poser son fonctionnement. Ce serait aussi l’occasion d’examiner un peu les relations entre monde scientifique et monde médiatique, ainsi que le statut des chercheurs et de leurs travaux dans les débats de société. Il me semble en effet que l’on a un peu trop tendance à se référer à une science de café du commerce qui débouche sur un galvaudage intégral de la science en tant que mode d’appréhension du monde et démarche intellectuelle.

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