Le jeu de la mort: une téléréalité trash pour dénoncer le trash télévisuel
En 1996, Pierre Bourdieu, largement refroidi par son passage à “Arrêt sur Images”, alors diffusée sur FR5, se demandait dans une tribune au Monde Diplomatique, si la télévision était capable de critiquer la télévision. Sa conclusion était naturellement négative, dans la mesure où il estimait que la télévision, en tant qu’institution socioéconomique, était un instrument de censure et de domination, ce qui la rendait d’office incapable de se critiquer elle-même. A l’époque, je dois avouer que les propos de Pierre Bourdieu ne m’ont pas beaucoup touchée, dans la mesure où ils ressemblaient, à certains égards, à des jérémiades de professeur habitué à dominer la discussion et à qui l’on n’aurait pas laissé un grand boulevard pour faire son exposé sans aucune interruption. Pour moi, sa conclusion à propos d’émissions comme “Arrêt sur images” pouvait se résumer à une prise de conscience que, non, décidément, la télévision, ne pourrait jamais se substituer à un auditorium universitaire! Mais, il ressortait malgré tout de sa critique, la description de l’incapacité des acteurs du monde télévisuel à dépasser leur horizon de fonctionnement, c’est-à-dire à prendre de la hauteur par rapport à leurs pratiques et remettre en question leurs dispositifs. L’émission “Le jeu de la mort“, annoncée comme un documentaire sur les dérapages des jeux télévisés, m’a soudainement rappelé avec une incroyable acuité ce questionnement énoncé par Pierre Bourdieu, il y a 14 ans. Je crois que je suis rarement autant sortie de mes gonds en visionnant un programme télévisuel censé non seulement m’informer, mais aussi m’instruire. En effet, il échoue sur toute la ligne d’un point de vue aussi bien journalistique que scientifique. Et malheureusement, tout à leur surprise de voir réitérer les résultats de l’expérience de Milgram dans le contexte télévisuel, je n’ai entendu encore aucun journaliste, ni même membre du public s’exprimer sur la confusion entre documentaire et télé-réalité qui se manifeste dans ce film, la présentation plus que douteuse de cette expérience, et les interprétations vaseuses des résultats. Par contre, d’autres chercheurs français du CNRS, dont Patrick Charaudeau, dénoncent également cette mascarade. En d’autres termes, sous prétexte d’alerter l’opinion publique au sujet du pouvoir nocif d’une certaine logique télévisuelle du divertissement, les auteurs nous convient en fait à une véritable curée manichéiste, dans le plus pure style de cette télévision qu’ils prétendent dénoncer. Effectivement, la question se pose: jusqu’où peut aller la télévision dans l’humiliation et la torture de la personne??
Un documentaire? Quel documentaire?
J’ai entendu parler du “Jeu de la mort” en diverses occasions: le numéro de Sciences Humaines sur la soumission et lors des émissions de la Radio suisse romande, le Grand 8 et Médialogues. Tous le présentaient comme un documentaire sur la reproduction, dans un contexte télévisuel, de la fameuse expérience de Stanley Milgram, un psychologue social américain devenu célèbre dans les années 60 pour avoir mis au point un dispositif expérimental visant à décrire les conditions ou contextes dans lesquels les gens acceptent d’obéir à des ordres contredisant directement leurs préceptes moraux. Je m’attendais donc à un film retraçant l’expérience de Milgram et les suivantes basées sur ce modèle ainsi que leur signification pour la recherche scientifique, avec des interviews des membres des équipes scientifiques y ayant participé, des interviews avec les auteurs du “Jeu de la mort” décrivant de manière critique les tenants et aboutissants du protocole de cette nouvelle mouture en plateau TV, y compris les biais dont ils ont (ou auraient) dû tenir compte, des entretiens approfondis avec les candidats-cobayes, etc. Bref, tout ce qui fait un documentaire en bonne et dûe forme. Or, les réalisateurs nous ont servi un show de télé-réalité, ayant comme objet un pilote de jeu télévisé, censé être testé par des candidats ignorant totalement qu’ils sont en fait les cobayes d’une expérience psychologique, à des années-lumières d’un documentaire, ou même d’un docu-fiction.
Tout y est: l’espèce de vidéo-clip au début qui tient lieu d’introduction à l’expérience, et qui nous donne un vague aperçu des dérapages de jeux télévisés à travers le monde et de l’expérience de Milgram, l’usage du split-screen pour mettre en faux face-à-face les candidats-cobayes qui s’ignorent et les membres de l’équipe d’expérience, ainsi que divers angles du studio, notamment le plateau et les coulisses, le montage déroulant les mêmes phases du jeu, mais avec des candidats différents, la sélection des candidats montrés (ils étaient 80 en tout, mais on a dû en voir une dizaine maximum), la phase de sortie du jeu avec révélation de la supercherie et consolation des candidats qui se rendent compte qu’ils ont été trompés, et finalement, les “confessions” de ces derniers, à qui l’on demande une sorte de méta-réflexion sur leurs propres comportements. Tous ces éléments, très fortement scénarisés, constituent les ingrédients typiques de n’importe quelle télé-réalité, comme Loft Story, Big Brothers, Star Ac’, etc.
Certes, contrairement à ces émissions, “Le jeu de la mort” se déroule en un seul épisode et se donne la mission de vulgariser l’expérience de Milgram, transposée au contexte télévisuel, et ses conclusions sur la soumission des gens à l’autorité. Ainsi, la première partie nous vante, avec moult graphiques et nombres, souvent sous formes de jolies animations, la logique implacable du dispositif expérimental. Elle nous explique ainsi qu’il a fallu une bonne année de préparations et de mises en place de l’expérience, au cours de laquelle les responsables ont contacté plusieurs milliers de personnes, supposées représentatives de la diversité de la population française, pour au final sélectionner un échantillon de quelques centaines de personnes, dont 80 acceptent de contribuer à ce qu’on leur présente comme un test d’un projet pilote de jeu télévisé. On nous montre comment les gens sont mis en condition, on nous décrit la configuration du studio, avec la fameuse cabine capitonnée, dans laquelle est isolé le “candidat”, le “questionné” qui doit répondre aux questions, et qui se fait “châtier” à coup de chocs électriques en cas de mauvaise réponse, et on nous démontre, image à l’appui, la parfaite adaptation du dispositif laborantin de Milgram au contexte télévisuel, notamment la transformation esthétique du tableau de déclenchement des décharges électriques à distance. Tout cela sur fond de musique dramatique, angoissante, allant crescendo dans la tension. Puis, on plonge dans l’expérience-même!
Et là, c’est une série de vagues d’images toutes plus accablantes les unes que les autres, nous montrant des “questionneurs” incapables de résister aux injonctions du public et de l’animatrice, tentant parfois de se rebiffer, mais finissant presque toujours par se soumettre, envoyant alors des décharges de plus en plus fortes à un malheureux qu’on entend hurler de douleurs depuis sa cabine aux murs capitonnés. Ces vagues sont entre-coupées d’interventions du scientifique du groupe, Jean-Léon Beauvois, qui nous explique comment les réactions épidermiques des questionneurs signalent la manière dont ils essayent de rationaliser leur situation ou dont leur organisme tente d’évacuer le stress résultant du conflit intérieur qui dévaste les candidats, pris en sandwiches entre leur compassion pour celui qu’ils imaginent en train de se débattre dans sa “prison” et les ordres de tous ceux qui les entourent. Après nous avoir montré les soumis, on nous passe quand même les images des quelques “insoumis” qui ont envoyé paître le dispositif, histoire de ne pas trop nous désespérer sur le genre humain. Le téléspectateur ressent alors comme une sorte de détente, mais c’est simplement pour lui permettre d’affronter la suite, l’arrivée des autres candidats soumis, dans la zone “décharges dangereuses à mortelles” du tableau d’actionnement des décharges. Et enfin, vient le dénouement, avec l’accueil des cobayes en coulisse, à la sortie du jeu, où ils se retrouvent nez-à-nez avec le candidat dont ils pensent qu’ils l’ont torturé, mais qui leur révèle qu’il est en fait un comédien et qu’il était sorti de la cabine, par une porte dérobée, avant même que le jeu ne commence, et que donc ce qu’ils ont entendu n’était qu’un enregistrement de sa voix. Ceux qui ont résisté sont encensés, ce sont les vainqueurs de ce show de télé-réalité; les autres, sont consolés et réconfortés sur eux-mêmes. Les psychologues et spécialistes en média et communication leur expliquent qu’ils ne sont pas des monstres, qu’ils représentent en fait 80% de l’humanité et que donc personne n’est habilité à les juger puisqu’il y a près de 80% de chances que n’importe qui aurait agi comme eux. (Allez dire cela aux familles de ces personnes!) Puis, vient le grand final: la confession des candidats-cobayes, en larmes souvent, qui essayent d’expliquer pourquoi ils se sont conduits ainsi, mais expriment aussi l’horreur qu’ils ont d’eux-mêmes, malgré tous les discours rassurants qu’on leur a sortis. De manière générale, l’accent est avant tout mis sur le “drame” en train de se dérouler sous nos yeux, un drame pourtant monté de toute pièce, puisque nous sommes dans le cadre d’un dispositif télévisuel scénarisé, ce qui implique un contrôle serré de chaque élément de celle-ci, depuis la couleur des manettes jusqu’au comportement de l’animatrice et du public.
Le problème c’est qu’avec cette tendance à la narration à outrance, on ne donne qu’un aperçu tellement superficiel des enjeux de cette expérience, que l’on en arrive à des raccourcis totalement absurdes. Ainsi, parce que 80% des candidats seraient allés jusqu’aux décharges mortelles, les auteurs en concluent que la télévision détient un pouvoir incommensurable, aussi bien sur les candidats à des jeux télévisuels, que sur les téléspectateurs. Comment en arrive-t-on d’ailleurs à ce glissement entre le participant sur un plateau de télévision et le téléspectateur dans son salon? Et bien tout simplement en postulant que le nombre d’heures passées devant le petit écran au cours d’une vie suffirait à faire de n’importe lequel d’entre nous un candidat-modèle, parfaitement calibré pour les dispositifs télévisuels. C’est même à se demander pourquoi les animateurs de ces émissions doivent faire un tel effort d’explications des règles du jeu avec chaque nouveau candidat, ou encore à quoi peuvent bien servir ces “chauffeurs de salle”, chargés d’indiquer au public de plateau à quel moment se manifester par des applaudissements ou des cris. A aucun moment n’est posée la question de la réception des programmes télévisuels, qui a pourtant fait l’objet de recherches empiriques et théoriques depuis près de 40 ans, aussi bien dans le monde anglo-saxon, que francophone, hispanique, germanophone, etc. Du coup, on nous ressort la sempiternelle image du “coach potatoe” qui a oublié sa cervelle quelque-part entre deux pantoufles sous son lit et se contente d’absorber par osmose, comme une éponge, les milliards d’ondes lumineuses et sonores dont le bombarde son téléviseur. Mais, il est évident que dans une vision mécaniste de l’être humain, la personnalité et les expériences de vie accumulées par chacun ne compte absolument pas.
Au final, ce ne sont ni les premiers, ni les derniers à tomber dans ce genre de conclusion facile, qui semble s’imposer avec d’autant plus d’évidence que la représentation de la “fascinante boîte à image”, reste malgré tout collée au média télévisuel, encore plus même qu’au cinéma. Non, ce qui fait vraiment mal ici, c’est que le dispositif télévisuel, dans ce qu’il a de pire, a pris le dessus sur la logique scientifique et mène donc à de grossières confusions, totalement inacceptables.
Laboratoire et plateau TV, deux espaces particuliers et distincts
Le but annoncé de ce documentaire-télé-réalité était de vérifier si un animateur de télévision pouvait constituer une autorité au même titre qu’un scientifique de laboratoire et dans quelle mesure. En d’autres termes, il ne s’agissait de rien d’autre que d’une nouvelle évaluation du pouvoir de la télévision. Comme on vient de le constater, les auteurs pensent vraiment en avoir eu pour leur argent, puisqu’ils estiment avoir largement démontré son omnipotence . Le fait que le protocole de cette expérience se base sur une tromperie ne semble pas vraiment constituer un enjeu. De toutes évidences, la cause supérieure de la science et de la connaissance de l’homme justifie bien quelques petites entorses à la morale, n’est-ce pas? Et puis, on a quand même pris quelques précautions puisqu’on a proposé un suivi psychologique aux candidats! Et comme apparemment, aucun ne semble s’être même rebellé contre l’équipe de scientifiques et de journalistes, certains allant jusqu’à exprimer une certaine forme de reconnaissance pour avoir pu participer à une telle expérience aussi révélatrice sur la nature humaine, les auteurs peuvent tranquillement se convaincre qu’ils ont, au fond, agit pour le mieux, même si ça faisait un peu mal. Alors que le professeur Jean-Léon Beauvois et ses collègues en psychologie sociale prétendent dénoncer le concept de “responsabilité individuelle” (et par extension de “liberté individuelle”) comme l’un des principaux outils de soumission des gens dans une société libérale, voir “néo-libérale”, ni lui ni aucun autre membre de l’équipe de réalisation ne se demande si ce manque de révolte ne serait pas justement dû à l’obligation ressentie par les cobayes d’assumer seuls et en silence les conséquences d’un acte qu’ils pensent avoir librement choisi, à savoir de participer à l’évaluation d’un jeu qui pouvait dès le premier abord leur apparaître comme trash. En effet, combien de personnes trouverez-vous qui, sans le soutien d’un avocat ou d’un psychologue ou encore de proches fidèles et constants, acceptent de reconnaître en public qu’ils se sont fait avoir sur toute la ligne et qu’ils en souffrent profondément? Comment, dans cette perspective, ne pas imaginer que nombre d’entre eux se sont alors sentis obligés de rationaliser leur situation en adhérant aux discours pourtant évidemment simplistes des réalisateurs du film à propos des émissions de divertissement télévisuel et en prétendant leur être reconnaissant d’avoir pu contribuer, bien malgré eux, à révéler les dessous nocifs de la télévision-réalité, même s’ils ont dû, pour cela, se faire humilier devant des millions de téléspectateurs? Certes, ce ne sont là que des conjectures, mais pas moins dignes d’attention que celles sur lesquelles se s’est basée cette pseudo-expérience scientifique! Le peu d’égards accordés par les auteurs de ce film à leurs cobayes se manifeste d’ailleurs de manière particulièrement éclatante dans la cession de tout droit à leur image qu’ils ont fait signer aux candidats, avant que ne commence ce qui leur était présenté alors comme le test d’un futur jeu télévisuel. Ces gens ont accepté ces conditions en toute bonne foi, probablement persuadés que ces images ne seraient jamais utilisées dans un autre contexte que celui de l’évaluation de la faisabilité de ce jeu. Ainsi, une tromperie administrative est venue s’ajouter à une tromperie scientifique. Milgram, à l’époque, ne s’était pas gêné non plus, puisqu’il avait réalisé un film de ses expériences, soi-disant aussi pour ouvrir les yeux des gens sur la “banalité” du mal. Apparemment, 50 ans plus tard, certains semblent penser que le message n’est pas vraiment passé et qu’une piqûre de rappel s’impose. Mais, dans ce cas, la duplicité des expérimentateurs en herbe est encore accentué par un agenda médiatique,venu se superposer à l’agenda scientifique, jusqu’à le phagocyter complètement, comme on vient de le voir ci-dessus.
Mais outre les questions éthiques évidentes (enfin, pas pour tout le monde) que posent ce genre de protocole, les critiques de Milgram (notamment Orne et Holland, 1968) exprimaient aussi de vives doutes sur la valeur des résultats obtenus ainsi, sous forme de contrainte larvée, et surtout sur la fiabilité des interprétations qu’on en tire. Les variations de protocole et de configuration de son expérience ont montré que l’autorité ne s’exerce pas de la même manière partout. De plus, malgré le biais évident de son approche théorique qui nie essentiellement pratiquement toute liberté personnelle, toute “agency” comme on dit en anglais, au profit d’une détermination presque totale du système social sur les gens (le vieux débat du déterminisme), il est malgré tout confronté à des manifestations de la personnalité qu’il ne peut totalement ignoré. C’est ainsi qu’il s’est rendu compte que dans certains cas, les cobayes tentaient de tricher. Dans le cadre du “Jeu de la mort”, on nous montre des candidats qui font de même. Mais, ces tentatives sont simplement écartées du revers de la main, puisqu’elles ne débouchent pas sur une révolte ouverte ou sur un refus de continuer le jeu. Le problème, c’est que dans la vie “réelle”, c’est-à-dire, hors du contexte expérimental, c’est le genre de stratégie mise en place par les gens sous pression lors d’un conflit entre leur conscience et des ordres venus d’en-haut, pour négocier une voie de sortie honorable , en navigant entre des injonctions contradictoires, qui prennent souvent la forme du retardement, de l’évitement ou du désengagement (notamment, la délégation de l’acte à un autre). Cela s’appelle de la résistance passive et ça fonctionne souvent tellement bien que l’efficacité de structures organisationnelles entières, notamment des entreprises, en sont fréquemment mises sérieusement à mal. Cette résistance passive constitue même l’une des plaies modernes auxquelles sont confrontés les départements de ressources humaines et les spécialistes du “management”.
Que démontre cet apparent décalage complet entre les résultats de l’expérience de Milgram et ce qu’observent les professionnels sur le terrain? Et bien, premièrement que les approches théoriques de type mécanistes ont tendance à simplifier les choses à outrance et mènent d’ailleurs à une vision déterministe de l’être humain qui fait que celui-ci n’aurait plus aucune liberté d’action, puisqu’il serait entièrement programmé par le contexte social. Malheureusement, la philosophie s’est déjà largement penchée sur la question depuis des siècles, et un des principaux problèmes qui découle d’une telle vision, c’est que sans liberté, on ne peut alors demander aux gens de prendre une quelconque responsabilité pour leurs actes, puisque ceux-ci sont conditionnés par le milieu dans lequel ils baignent. Dans cette optique, il ne peut donc y avoir de système de justice, du moins pas tel que nous le connaissons actuellement et qui se base sur l’idée que les gens disposent malgré tout d’un minimum de liberté et d’une conscience du bien et du mal pour l’exercer. En deuxième lieu, ce décalage montre que l’on ne peut transposer, sans aucune pondération, des résultats obtenus en laboratoire, un milieu clôt et entièrement contrôlé, à l’ensemble de l’humanité, prise dans des matrices socioculturelles, économiques, politiques et religieuses autrement plus mouvantes et complexes. Le fait que les résultats soient systématiquement les mêmes partout avec le même protocole ne prouve absolument pas que l’être humain est fondamentalement un lâche et que seule une minorité, pour des raisons somme toute assez mystérieuses, (en effet, ni Milgram ni aucun auteur des expériences dérivées ne donnent d’explication à leur sujet, se focalisant sur les “obéissants”) est capable de résister à des ordres en contradiction avec sa conscience et ses valeurs morales. Il démontre seulement que sous certaines conditions spécifiques, d’ailleurs assez extrêmes (lieu clôt, isolement du reste de la société, confrontation directe avec une figure d’autorité, sans aucun soutien externe, etc.), une majorité d’êtres humains aura des réactions similaires, mais pas identiques. Le problème c’est que, contrairement à ce que prétendent les auteurs de ces expériences, ce genre de situation se réalise rarement dans la société, sauf peut-être en milieu carcéral ou militaire, et encore! Vouloir donc tirer de grandes conclusions sur la capacité des gens à résister à l’autorité à partir d’une situation totalement inhabituelle et finalement rare revient à généraliser à partir d’une exception, un raisonnement tout sauf scientifique.
Transposé à la télévision, comme dans “Le jeu de la mort”, ce genre d’argumentations amène non seulement à des conclusions dont on a pourtant largement démontré qu’elles sont erronées, mais en plus à réaffirmer une vision de l’humanité, focalisée sur les grandes figures historiques, dignes des discours patriotico-nationaux du 19ème siècle. Les dernières minutes du film, nous montrant la fameuse scène de l’étudiant chinois tentant d’empêcher un tank de l’armée d’accéder à la place Tienanmen en 1989, puis se faisant arrêter par des policiers en civile, donnent ainsi l’impression qu’il personnifie à lui seul cette résistance estudiantine au régime chinois, seul face à une armée implacable, aux ordres du pouvoir. Or, ces protestations avaient réunis des centaines de milliers de jeunes et probablement mobilisé pas mal de monde en soutien, mais des gens restés dans l’ombre. Ce genre d’expérience débouche ainsi sur la vision d’une humanité coupée en deux, entre les quelques rares qui résistent et fournissent des héros aux historiographies nationales, dont s’inspire aussi la fiction (à moins que ce ne soit l’historiographie qui s’inspire des grands tropes narratifs), notamment celle des super-héros, et une masse d’humains lâches, préférant se soumettre aux ordres plutôt que de risquer potentiellement gros en défendant leurs idéaux.
En sus de ces considérations méthodologiques de base, la prétention des auteurs du “Jeu de la mort” à substituer un plateau de télévision au laboratoire de Milgram pose un autre problème méthodologique, sur lequel le propos en voix off passe comme chat sur braises. La principale différence entre le protocole de Milgram et celui de cette expérience télévisuelle concerne la présence d’un public de plateau. Alors que dans le premier cas, le cobaye se trouvait isolé dans une pièce d’un bâtiment de l’université de Yale, seul en présence d’un scientifique (ou parfois plusieurs scientifiques, suivant le protocole) sévère et intransigeant, dans le deuxième, la solitude du cobaye est encore accentuée par la présence d’un public de plateau, censé matérialiser l’audience diasporique et invisible des téléspectateurs, conçus, en fait, comme un échantillon de la société entière. Cela revenait donc pour les “testeurs” à se retrouver seul face au jugement d’une institution, la maison de production représentée par l’animatrice, et de la société toute entière, incarnée par le public assise sur les gradins. Or, en tant que testeur d’un projet pilote et faux-participant à une simulation de jeu télévisé, ils ont une responsabilité vis-à-vis de ce public. Ils doivent bien se comporter et montrer qu’ils sont dignes de leur position. Ils doivent jouer le jeu comme si c’était un vrai jeu, parce qu’il s’agit de tester celui-ci afin d’avoir une idée de ce que cela pourrait donner. La pression est donc immense et explique certainement aussi en grande partie que seule une quinzaine de participants aient trouvé la force de dire non à un moment du processus et de quitter le plateau en estimant que l’on ne pouvait décemment pas aller plus loin, même s’il ne s’agit que d’un jeu ou justement parce qu’il ne s’agit que d’un jeu.
D’autre part, cette simulation de simulacre a certainement aussi représenté un stress d’une intensité tout à fait inhabituelle pour les cobayes, dans la mesure où leur système de valeurs a probablement été mis à rude épreuve, puisqu’il se sont retrouvés dans une situation où les réactions du public, représentant sur le plateau de la société toute entière, les poussaient à aller jusqu’au bout de leur tâche. Il y a de bonne chance que sans cette incarnation de la “masse” sociale, et de la légitimité qu’elle apporte à certains comportements, même immoraux, les cobayes auraient été beaucoup plus nombreux à s’arrêter plus tôt. En effet, contrairement aux cobayes de Milgram, ceux du “Jeu de la Mort”, se retrouvaient, d’une certaine manière, sous l’œil de la société entière et ont peut-être, à certains moments, douté de leurs propres valeurs, que celle-ci ne semblait pas sanctionner. Or, très peu de gens arrivent à défendre une position apparemment totalement isolée, dans la mesure où le bon sens veut que la somme collective d’intelligences individuelles ait moins de chance de se tromper qu’une intelligence seule. Comme le veut un proverbe roumain, “si deux personnes te disent que tu es saôul, va te coucher”. En d’autres termes, mieux vaut avoir tort avec la majorité, que raison contre elle. Or, pris au piège dans un milieu fermé, sans aucun apport de l’extérieur, si ce n’est l’œil inquisiteur d’une société d’apparence implacable, il est presque normal que 80% des cobayes aient préféré aller jusqu’au bout. Cependant, ce genre de situation étant quand même exceptionnelle, je doute fort que l’on puisse en conclure que 80% des humains sont incapables de résister aux pressions de l’autorité, qu’elle s’incarne en une figure charismatique de chef ou de supérieur hiérarchique ou qu’elle se manifeste sous la forme d’une institution collective. En effet, la société ne consiste pas en un seul système doté d’une structure globale s’imposant dans les moindres recoins de nos vie. Au contraire, nous évoluons constamment entre divers milieux et structures socioculturelles où nos libertés sont plus ou moins grandes. Et la télévision n’en est qu’un seul parmi des milliers d’autres. Certes pas anodins, mais de loin pas non plus le plus important!
De la même manière que l’on ne peut généraliser à l’ensemble de la société les conclusions tirées des observations menées par Milgram en laboratoire, on ne peut étendre les résultat de cette expérience, étrange hybride entre un protocole scientifique douteux et le dispositif de la télé-réalité, à l’ensemble de l’humanité téléspectatrice. Le plateau télévisuel, tout comme le laboratoire, constitue un lieu particulier, et celui-ci s’insère dans un espace à part de la vie quotidienne, les divertissements. Même si ceux-ci ont eu tendance à prendre toujours plus d’importance ces dernières décennies, il s’agit toujours de moments malgré tout spéciaux, se distinguant du reste du quotidien. Les gens comprennent mieux qu’on ne le croit que le divertissement télévisuel tient avant tout du simulacre, suivant des règles très précises, et que la frontière à ne pas franchir n’est pas tellement celui de la mise à mort ou de la torture, éléments présents dans les imaginaires collectifs, mais bien plutôt celle qui sépare l’imaginaire et son spectacle de la réalité empirique. En d’autres termes, il ne s’agit pas d’infliger de réelles souffrances aux gens, du moins pas sous l’œil des caméras. Et surtout, pas contre leur gré. Les images de jeux télévisés impliquant des candidats passant par des épreuves certes totalement masochistes (se faire balancer dans une cuve pleine d’eau bouillante, recevoir une bille chauffée à blanc dans la bouche, s’écraser à plat ventre sur du bitume, etc.) que nous passent les auteurs du film comme preuve d’une télévision qui dériverait progressivement vers des mises à mort en direct, montrent en réalité des gens qui sont volontaires. Personne ne les a obligés à venir se faire souffrir et humilier sous les caméras. Ils ont choisi eux-mêmes de le faire, pensant gagner quelques minutes de gloire par un acte nécessitant une certaine bravoure, même s’il est ridicule. Or, ce que la “Zone extrême” (titre du faux jeu télévisé testé au cours de cette télé-réalité) nous montre, c’est un candidat, initialement volontaire pour répondre à des questions et recevoir des chocs électriques en cas d’erreur, mais qui, ensuite, se retrouve prisonnier du jeu, puisqu’on refuse de le libérer et d’arrêter la partie, alors qu’il le réclame à corps et à cris.
En fait, le dispositif du “Jeu de la mort” transgresse justement ce tabou, contrairement aux émissions présentés en exemples de dérapage. Or, comment pourrait-on vendre à une chaîne un jeu qui infligerait une réelle torture à un candidat?? En plus de violer un implicite commun aux jeux télévisés, ce serait totalement illégal. Aucune chaîne ne pourrait diffuser de tels programmes, du moins pas sous nos latitudes. Rien que pour cette raison, l’hypothèse de départ, qui consiste à dire que la télévision se dirige vers des scènes de tortures ou de mises à mort en direct, est en grande partie fantaisiste. Et malheureusement pour ses auteurs, rien dans ce film n’indique que l’on se dirige vers de telles logiques, puisque le dispositif testé demeure une simple hypothèse potentielle, mais pas même virtuelle. Si un certain nombre de candidats sont allés jusqu’au bout, ce n’est pas tant parce que la télévision aurait pris un ascendant tel sur les gens qu’ils seraient incapables de lui résister, mais parce que les participants se sont vus offrir un rôle, qu’ils ont accepté, sans se douter qu’on leur faisait jouer en fait un autre rôle, et qu’ils ont accepté de se soumettre à un conditionnement lié à ce rôle. Cela signifie que non seulement ses gens n’avaient pas intégré, autant qu’il n’est dit dans le film, les codes et logiques du dispositif de jeu télévisé, mais qu’en plus, sans préparation particulière, ils ne se seraient probablement pas soumis autant à l’autorité de la présentatrice-évaluatrice. Et il faut le rappeler, ils participaient à l’évaluation d’un projet pilote de jeu, et non pas à un jeu télévisé en bonne et dûe forme. En effet, je doute que beaucoup d’entre eux auraient accepté de jouer à un jeu où l’un des candidats est véritablement prisonnier. Ils n’auraient tout simplement aucune raison de le faire!
Dérive journalistico-scientifique
Ce film contribue ainsi moins à éclairer la problématique de la dérive de certaines logiques télévisuelles, déjà largement documentées et commentées depuis des années, qu’à créer une véritable confusion entre protocole scientifique et télé-réalité. Ce n’est pas seulement le journalisme, déjà fortement remis en question par des décennies d’accumulation de scandales de manipulations et de bidouillages en tous genres, mais aussi la science qui s’en retrouve fortement discréditée.
C’est ainsi que les arguments avancés par Jean-Léon Beauvois pour justifier l’usage d’une tromperie à la base du protocole sont totalement irrecevables et tiennent d’ailleurs eux-mêmes d’une manipulation assez grossière. Ce n’est pas parce que les animateurs de TV trash utilisent une certaine forme de manipulation du public, en toute légalité et dans un but commercial, que les scientifiques peuvent en faire de même. Il oublie d’ailleurs au passage, bien commodément, de préciser que les responsables de ces programmes ne mentent pas aux candidats sur la nature et le contenu de ces émissions. Les participants se présentent donc volontairement sur le plateau du jeu télévisé et en relativement bonne connaissance de cause. En d’autres termes, ils savent qu’ils vont passer à la casserole, même s’ils ne connaissent pas toujours tous les détails des ingrédients constituant la sauce à laquelle ils vont être mangés. Mais, surtout, son argument consiste en fait à mettre sur un pied d’égalité la démarche scientifique et les objectifs d’une émission TV de divertissement. Or, il faudrait peut-être ne pas oublier que la science n’a rien d’une chasse au trésor ni d’une course au scoop, par tous les moyens! Il s’agit d’une discipline intellectuelle nécessitant rigueur, sérieux et surtout, surtout, honnêteté. Sans honnêteté, la science perd totalement sa raison d’être. Pourquoi? Tout simplement parce que d’une part, les conclusions scientifiques sont souvent exploitées par la société en générale pour son développement, et d’autre part, parce que sans financement, pas de science et sans un minimum de confiance dans les scientifiques, et bien pas de financement, qu’il soit privé ou public!
Les bases de la méthode scientifique, que ce soit en science dite “dure” ou en sciences sociales et humaines, prennent leurs racines dans un état d’esprit fait de doute, d’incertitude, d’ouverture sur le monde, de reconnaissance de ses propres limites, et surtout d’une dose d’humilité. La démarche scientifique consiste grosso modo à identifier une problématique, c’est-à-dire un ensemble de phénomènes significatifs, puis à mettre sur pied une approche théorique en vue de fonder une explication générale de ceux-ci, avec des hypothèses, soit des réponses possibles, que l’on va explorer grâce à une batterie d’outils méthodologiques. Cela veut dire que l’on tente de répondre à des questions spécifiques, focalisées sur un aspect particulier de la problématique. En effet, il est généralement humainement impossible d’en faire le tour complet, même au cours de toute une vie de recherches. La recherche ne se fait donc pas complètement à tâtons dans le noir, dans la mesure où l’on a une idée de ce qui peut émerger des analyses que l’on va mener. Mais, on ne sait généralement pas exactement ce qui va en sortir et il faut donc être prêt pour des surprises. Oh, pas forcément des découvertes fondamentales et révolutionnaires, mais des éléments suffisamment significatifs pour réorienter les hypothèses de départ, voir même pousser le chercheur à abandonner son approche théorique d’origine ou à la modifier sérieusement. Tout cela n’a rien à voir avec de la manipulation ou du mensonge.
Le recourt au mensonge, comme base d’un protocole scientifique, ne révèle pas seulement un mépris incroyable pour les cobayes, considérés comme de simples victimes sacrificiels sur l’autel de la science, mais viole aussi un de ses principes de base, à savoir le refus des à-priori, ou du moins, tels quels, sans aucun recul critique. Or, la motivation principale de Milgram et de ceux qui lui ont succédé relève de l’inquisition pure et simple. Il s’agit pour eux d’obliger les gens à révéler ce qu’ils pensent constitue un élément caché de la nature humaine, qui ne pourrait, selon eux, se montrer au grand jour autrement que par la coercition. Cela veut dire que non seulement ils manipulent les cobayes, mais également le discours méthodologique, tentant de nous faire croire que le contexte de l’expérience serait en lui-même banal. Je ne sais pas pour vous, mais en ce qui me concerne, je ne me suis encore jamais retrouvée seule dans un laboratoire avec un professeur ou un chercheur m’enjoignant à torturer une autre personne, que ce soit physiquement ou psychologiquement. Ni même sur un plateau de jeu télévisés à violenter une personne prisonnière sous les injonctions d’une animatrice. Ces situations sont tout sauf anodines ou quotidiennes. Et comme expliqué plus tôt, si nous sommes tous soumis, à un moment ou un autre de notre vie, à des injonctions contraires à nos principes moraux, en provenance de supérieurs hiérarchiques, les expériences de terrain par les acteurs des RH et du management montrent aussi que nous sommes apparemment plus nombreux que ne le laissent entendre les expérience de Milgram à résister, même si c’est de façon détournée et indirecte. Mais, la manipulation ne s’arrête pas là, puisque, toujours dans leur obsession à prouver leurs à-priori, ici la toute puissance de la télévision en tant que média, ils en arrivent à écarter de la main les discours des cobayes qui ne vont pas dans leur sens, tout en accueillant, sans aucun sens critique, ceux qui adhèrent à leurs convictions, comme je l’ai dit plus haut.
Finalement, l’expérience de Milgram, comme ses reproductions successives, pêche par son incapacité totale à apporter une quelconque explication du comportement de la minorité significative qui refuse d’aller jusqu’au bout de l’expérience. En effet, aucune étude ne semble s’être penchée sur cette question pourtant fondamentale pour confirmer la “banalité du mal”, qui veut que les individus, pris dans une matrice socio-institutionnelle autoritaire, se plient à des ordres abjectes, même si, au plus profonds d’eux-mêmes, ceux-ci les révulsent. Or, les conclusion des expériences de Milgram et de ses variantes plus tardives se focalisent uniquement sur les personnes qui se sont soumises et vont jusqu’au bout de la logique du protocole, mais laissent dans une sorte d’indéterminisme, considéré comme insignifiant, le pourcentage souvent à 2 chiffres de personnes qui refusent de se plier aux ordres. On ne sait donc rien de ce que ces dernières auraient de plus (ou de moins) que la majorité qui s’est soumise. On laisse ainsi la place à des fantasmes d’héroïsme, dont on ignore d’ailleurs tout des causes. Pourquoi certains en sont-ils dotés et pas les autres? On a ainsi l’impression qu’une main invisible, peut-être Dame Nature, aurait distribué cette caractéristique un peu au hasard et avec pas mal de parcimonie. Dans cette optique, l’argument d’un bénéfice scientifique supérieur, compensant le dommage infligé aux cobayes, souvent invoqué pour justifier la reproduction d’un tel protocole, s’écroule à son tour.
Mais, au-delà de ces considérations, morales, théoriques et méthodologiques, il y a aussi une raison très pragmatique, celle-là, qui explique pourquoi les institutions académiques n’acceptent plus des protocoles de ce type-là. Elle me paraît d’ailleurs tellement évidente que je suis surprise que personne ne l’ait relevée (et j’aurais peut-être dû aussi la mentionner plus tôt…comme quoi, moi aussi j’ai été en partie tétanisée par le protocole). Si on nous annonce que les responsables d’une expérience ont basé leur protocole sur la manipulation de leurs cobayes, qui nous dit qu’ils n’ont pas aussi manipulé les données ainsi que les conclusions des observations, et donc par-là, l’ensemble de la recherche menée? En effet, si les auteurs d’études du genre de celle de Milgram ou de cette version télévisée ne ressentent aucun problème à tromper les gens qui participent à leurs recherches, qu’est-ce qui pourrait les retenir de mentir sur les résultats et les interprétations à en donner?? Cette question s’impose d’autant plus si on se réfère aux considérations relevées dans ce poste. Une bonne partie de la légitimité de la science se base sur la solidité épistémologique et la transparence de ses méthodes. Si celles-ci sont malhonnêtes, qu’est-ce qui nous garantit le sérieux de ce genre de recherche? Eh bien, plus rien du tout! Il ne manquera plus que des gens un peu sérieux aillent fourrer leur nez de manière plus approfondie dans ces protocoles et les notes de recherches, et en révèlent les failles pour que la société toute entière se défie un peu plus de la recherche universitaire et donc de ses acteurs. D’ailleurs, certains l’ont fait, ce qui les amène à carrément douter du bien-fondé de la psychologie sociale dans son ensemble.
En conclusion de tout cela, quand Bourdieu affirmait que la télévision était incapable de produire une critique de la télévision, il ne croyait pas si bien dire, mais, à mon avis, il se trompait de cible. Daniel Schneidermann et son équipe d’Arrêt sur Images font malgré tout du très bon travail. Bien sûr, ils restent aussi en partie coincés dans le dispositif télévisuel (quoique beaucoup moins depuis qu’ils ont migré sur le Web), mais cela ne les empêche pas de réfléchir de manière critique à leur propre démarche, même si ce n’est pas toujours facile. Par contre, avec le “Jeu de la mort”, on a droit au parfait mode d’emploi de ce qu’il ne faut surtout pas faire, d’un point de vue aussi bien journalistique que scientifique!

Post long mais intéressant! Les biais sont effectivement multiples (plateau télé vs. labo). Par contre, cette tendance à généraliser les expériences béhavioriste est de plus en plus prégnante de nos jours…
Quant à la critique de la télé, j’ai rarement ri autant à la fin d’un reportage, avec la voix off qui autocélèbre un pouvoir qui n’existe que pour ceux qui y croient (les producteurs).
Les chiffres d’audience sont par ailleurs intéressant : audience faible malgré un battage médiatique rare… comme quoi… la domination de la télévision n’a de sens que pour les annonceurs et professionnels de la profession
Article long et foutrement bien foutu
Bravo, du coup j’ai encore plus hâte de voir cette émission maintenant que j’en ai lu une aussi bonne critique.
Et je me permet de réagir sur cette phrase :
En d’autres termes, sous prétexte d’alerter l’opinion publique au sujet du pouvoir nocif d’une certaine logique télévisuelle du divertissement, les auteurs nous convient en fait à une véritable curée manichéiste, dans le plus pure style de cette télévision qu’ils prétendent dénoncer.
Vu que tu cites Bourdieu… l’opinion publique ? Huhu
Bref ! J’avais écouté, hier, une interview du Réalisateur chez Pascal Clark sur France Inter qui m’avait donné envie de regarder ce docu, parce que j’éprouve depuis longtemps une petite fascination pour l’expérience de Milgram… sans raison rationnelle d’ailleurs, sans doute de la même manière que l’expérience de Stanford éveille en moi la curiosité.
Et du coup ce post me permet d’envisager ça sous un jour nouveau. Je n’avais jamais pris le temps de m’attarder sur les critiques à faire de la méthode de Stanley Milgram et j’avoue que même si je reste fasciné par cette expérience, j’en voit les limites et c’est vachement mieux
Tout d’abord, merci d’avoir lu cet article dans son entier!
Par ailleurs, lorsque je parlais d’opinion publique, c’est pour reprendre une expression souvent utilisée, notamment, par les journalistes dans leur conception de leur rôle et de leurs audiences. Après tout, les auteurs du “Jeu de la mort” sont des journalistes et des scientifiques qui ne semblent pas non plus remettre ce concept en question. Mais, je n’étais pas en train de l’attribuer à Bourdieu. ^_^